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Festival "Afrikamera" 2017 : ancrage dans une vocation militante

+++De l’envoyé spécial de l’APS : Aboubacar Demba Cissokho+++
 
Berlin, 19 nov (APS) – La dixième édition du Festival "Afrikamera", a confirmé, à l’occasion de sa dixième édition (13-19 novembre), sa vocation militante à contribuer à une présence et une visibilité des cinémas d’Afrique en Allemagne, en suscitant des débats sur les thématiques qu’ils portent, a constaté l’APS.
 
Cette année, le focus a été mis sur le Sahel, région en crise, avec des films traitant non seulement des turbulences mais aussi et surtout des luttes quotidiennes qui s’y mènent, des modes de vie, de la culture, de l’histoire, de la mémoire et de sa transmission, entre autres. Devant un public intéressé, les salles du Kino Arsenal ont abrité les projections.
 
Selon le directeur d’Afrikamera, Alex Moussa Sawadogo, "l’objectif est d’assurer la présence du cinéma africain, de faire de sorte que le public berlinois, allemand en général, découvre la diversité qu’offrent les cinémas d’Afrique". 
 
"Il s’agit d’aider à sortir des clichés. En dix ans, nous avons montré quelque 500 films qui ont fait découvrir des réalités africaines", explique-t-il, ajoutant : "Aujourd’hui, nous ne sommes pas seuls, d’autres organisations et événements nous ayant rejoints dans ce combat."
 
Le film d’ouverture de cette édition 2017, "Wùlu", du Franco-Malien Daouda Coulibaly, est au cœur de la problématique du festival, mettant en lumière des aspects de la crise au Nord-Mali qui illustrent les questions de sécurité, la corruption, la faillite d’un Etat complice. Le court métrage "Tinye So", du même réalisateur, est une véritable plongée dans un univers mythologique qui façonne encore aujourd’hui le rapport des peuples de la zones au réel, à la vie, à la mort.
 
Dans une rubrique qui peut être intitulée "luttes quotidiennes", le film d’Andrey Diarra, "Hamou Beya - Les pêcheurs de sable", s’intéresse au travail de dizaines de jeunes qui offre en même temps la dimension économique des rapports humains, le souci, en filigrane, de pointer du doigt les questions liées à la dégradation de l’environnement.
 
Le documentaire "Sur la piste traces des manuscrits de Tombouctou", de Jean Crépu, est un véritable plaidoyer pour la sauvegarde d’un patrimoine commun à l’humanité. Sur fond de menace de groupes extrémistes de mettre la main sur le trésor des manuscrits, des hommes et des femmes ont entrepris de le sauver, au risque de leur vie.
 
Avec ce film de Crépu on voit l’image d’une région qui a été le creuset de rencontres et le lieu de production d’un corpus de connaissances scientifiques, littéraires, artistiques, de textes d’interprétations et de compréhension de lois inspirées de la religion. Loin de l’atmosphère proche du chaos charriée par les médias, occidentaux notamment.
 
C’est aussi l’idée et le souci de raconter une vision du monde, une culture, une conception de sentiments, un point de vue des acteurs eux-mêmes, qui est au cœur du long métrage "Zin’Naariya – L’alliance d’or" de la réalisatrice nigérienne Rahmatou Keita, qui veut livrer un "travail de déconstruction" de clichés et de stéréotypes sur des peuples autres que ceux d’Occident, sahéliens dans son cas précis.
 
Il y avait, dans la programmation de l’édition 2017 du festival "Afrikamera", le sujet de l’initiation ("Wallay" de Berni Goldblat), celle des soubresauts et transformations politiques ("The Revolution won’t be televised" de Rama Thiaw) la douloureuse question des talibés au Sénégal ("Marabout" d’Alassane Sy), la pénétration de l’islam et du christianisme en Afrique de l’Ouest – sur fond de violence, et la résistance des populations autochtones pour préserver et protéger leurs croyances ("Ceddo", de Sembène Ousmane) et le difficile travail de cinéaste sur des réalités et combats quotidiens dans la Libye post-Khaddafi ("Libya In Motion"), l’infertilité et du regard de la société sur le sujet ("L’arbre sans fruit" d’Aicha Macky), entre autres créations.
 
La grande discussion, en plus des débats après les projections, a été consacrée, le 15 novembre au siège de la Fondation Heinrich Böll, au regard féminin sur l’histoire, la culture, les questions de société et le travail de cinéaste au Sahel en général, et au Niger en particulier. A cette occasion, Rahmatou Keita et Aicha Macky ont parlé de leur rapport au cinéma, de la manière dont elles y sont arrivées, des questions liées au respect de la diversité culturelle telle que celle-ci se donne à voir ailleurs qu’en Europe.
 
Le rappeur sénégalais Xuman s’est brillamment fait remarquer dans sa présentation de la production "Journal rappé", une démarche originale illustrant la créativité d’artistes africains, et ayant pris la dimension de véritable phénomène. Ses performances à l’ouverture, au Kino Arsenal, et la 15 novembre à la Fondation Heinrich Böll, ont été très applaudies par un public émerveillé par une lecture critique et ludique de l’actualité proposée par Xuman, son compère Keyti et tous les artistes qui les accompagnent.
 
Le directeur du festival, Alex Moussa Sawadogo, s’est dit heureux de constater que cette manifestation ne porte plus seule cette ambition de faire porter, par les images et les échanges et le dialogue, une vision allant à l’encontre de stéréotypes sources d’incompréhensions, de conflits, de violence, et de rejets.
 
"Toutes les éditions ont été couronnées de succès. Mais ce n’est pas facile", souligne Sawadogo, relevant que "chaque année, il faut se battre pour trouver les moyens d’organiser". "Il faut arriver à faire en sorte que voir un film africain soit un fait normal, et ce n’est pas seulement +Afrikamera+ qui va faire ce travail", a-t-il indiqué. Par son contenu et celui des films et des débats engagés, l’édition 2017 a gagné ce pari d’une présence comprise des cinémas d’Afrique au cœur de l’Europe.

ADC/ASB