L’inégal accès à la terre, un frein à l’autonomisation des femmes
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L’inégal accès à la terre, un frein à l’autonomisation des femmes

Par Seynabou Ka

Dakar, 6 déc (APS) - L’inégal accès des hommes et des femmes au foncier persiste dans plusieurs localités du Sénégal, de même que la problématique du contrôle de la terre qui en résulte, malgré l’existence d’instruments législatifs dont le but est d’encourager la promotion d’une possession égale des ressources foncières.

A Kaffrine (centre), Ziguinchor (sud) et dans la commune de Sangalkam, située dans la région de Dakar, les femmes peinent à avoir le contrôle des terres sur lesquelles elles travaillent. Une situation qui freine leur autonomisation économique.

Or, des données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) datant de 2018 révèlent que les femmes représentent près de 51 % de la population sénégalaise.

Malgré tout, elles ne dirigent que 16,4 % des exploitations agricoles, contre 83,6 % contrôlées par les hommes, souligne le document de la Stratégie nationale pour l’équité et l’égalité de genre au Sénégal 2016-2026.

"Le niveau d’accès des femmes et des hommes à la terre est marqué par des disparités importantes. En effet, en moyenne, 13,8 % des femmes seulement sont propriétaires de leur parcelle, contre 86,2 % pour les hommes", ajoute le même document.

Cette situation se vérifie dans la région de Kaffrine par exemple, où les femmes effectuent d’importantes activités de production de plants, de reboisement et de gestion des ressources forestières en général. 

Les femmes de cette région jouent certes un rôle central dans ces domaines, mais elles se trouvent défavorisées en comparaison des hommes, pour tout ce qui concerne l’accès au foncier et le contrôle des terres, d’autant plus qu’elles sont rarement impliquées dans les prises de décision.

Une situation contre laquelle se bat l’Association des femmes forestières de Kaffrine (AFFK), créée en 2004 et devenue depuis une référence nationale dans la gestion durable des ressources forestières.

Adjia Fily Traoré, sa présidente, rappelle que les femmes de cette association font preuve d’un engagement sans faille, notamment en plantant des arbres pour restaurer les zones forestières de la région de Kaffrine. Elle affirme que rien qu’en 2018, elles ont produit près de 552.640 plants dont 500.000 de l’espèce atrophia cursas.

Selon Adjia Fily Traoré, la préservation des ressources forestières est aux mains des femmes, "d’où l’intérêt de faciliter leur accès à la terre".

"Notre seul et unique objectif, c’est de défendre la nature. Les massifs forestiers qui restent à Kaffrine doivent être l’objet d’une protection assidue. Si on ne protège pas la forêt, on ne léguera aucune ressource forestière à nos enfants", avertit Mme Traoré.

"Les femmes forestières sont, nuit et jour, sur le terrain, rien que pour la protection de la nature et le développement de Kaffrine", souligne pour sa part la secrétaire générale de l’association, Adjia Khadidiatou Diallo.

Fama Signane, membre de la même association, appelle surtout l’Etat à faciliter l’accès des femmes à la terre, à leur permettre de protéger davantage la forêt, d’autant plus que les mêmes problèmes se posent aux femmes d’autres régions du Sénégal, celle de Ziguinchor par exemple. Dans cette région, la plus pluvieuse du pays, les forêts deviennent de moins en moins luxuriantes à cause de l’action de l’homme.

Au-delà de la gestion des forêts de plus en plus agressées, les femmes de cette région demandent un meilleur accès à la terre.

"Il faudrait que les terres qu’on nous octroie nous reviennent, qu’elles soient immatriculées à nos noms. Les autorités promettent des terres, mais quand on est devant les faits, c’est tout une difficulté", souligne la présidente de la Plateforme des femmes pour la paix en Casamance, Ndèye Marie Thiam.

"Quelquefois, on nous octroie des terres que nous mettons en valeur, mais on vient nous les réclamer parce que souvent elles appartiennent à notre belle-famille. C’est extrêmement grave", déplore-t-elle.

Des projets gouvernementaux font toutefois renaître l’espoir dans d’autres régions du Sénégal, comme à Sangalkam, une zone maraîchère du département de Rufisque, à 32 km de Dakar, la capitale.

Dans cette commune, les femmes se sont constituées en une association appelée Femmes rurales, action et solidarité (FRAS) pour faire valoir leur droit à la terre.

Guidées par leur présidente, Awa Guèye, elles refusent de se résigner et misent d’autant plus sur le projet du Domaine agricole communautaire (DAC), une initiative gouvernementale par laquelle les pouvoirs publics espèrent arriver à restaurer la vocation nourricière des Niayes au bénéfice des populations, pour corriger la tendance inégalitaire actuelle dont les femmes sont victimes.

"Avec l’arrivée du DAC, nous avons bon espoir. Nous avons déposé nos demandes pour avoir des terres et des équipements pour pouvoir faire de l’agriculture", dit-elle, avec un brin d’espoir.

Pour Mme Guèye, il n’est plus question que les femmes de sa localité soient exploitées en travaillant la terre pour d’autres.

"Nous voulons nos terres pour cultiver. Nous faisons des formations en leadership. Et au niveau du conseil municipal, on a des vice-présidentes et des présidentes de commissions. Nous sommes représentées partout pour défendre nos droits", assure-t-elle.

La présidente de FRAS plaide par ailleurs auprès des collectivités territoriales pour que les femmes puissent bénéficier davantage de prêts et accéder facilement aux ressources naturelles. Ce qui serait à leurs yeux un acquis non négligeable à mettre sur le compte du leadership des femmes.
 
C’est dire que l’espoir existe et que le tableau n’est pas toujours totalement sombre.

A Popenguine par exemple, même si les femmes ne possèdent pas de terres, leur avis est pleinement pris en compte dans la gestion de la réserve naturelle de la localité.

D’une superficie de 1.009 hectares, la réserve a été créée en 1986 par le gouvernement sénégalais, dans le but de restaurer et revaloriser la biodiversité dans cette aire et sa périphérie.

Depuis, un protocole de cogestion lie les femmes de la localité et des villages environnants au ministère de l’Environnement et du Développement durable. 

Aux termes de ce protocole, la réserve est surveillée par un corps paramilitaire, mais les femmes sont impliquées dans toutes les décisions à prendre.

"Nous avons anticipé depuis longtemps dans la lutte contre les changements climatiques. Depuis une trentaine d’années, toutes nos activités tournent autour de ce phénomène", dit Katy Ndione, membre fondatrice du collectif.

"Cette année, nous avons planté près de 2.000 arbres, dont 1.000 rôniers. Nous travaillons avec nos enfants pour la durabilité de l’initiative", conclut-elle.

SK/BK/OID